Josée Kasawu est relais communautaire (RECO) dans la province du Kwango, en République démocratique du Congo (RDC), depuis plus de dix ans. Le jour, elle travaille à l’office provincial du tourisme. Mais les mercredis et les vendredis, elle rend visite à sa communauté : elle frappe aux portes, recense les enfants éligibles à la vaccination et transmet ses observations au centre de santé le plus proche. Comme tant d’autres RECO, elle travaille sans rémunération, sans équipement contre la pluie et, jusqu’à récemment, sans le moindre support écrit pour appuyer sa mission.
Elle continue malgré tout.
« Le paludisme est une maladie qui touche nos enfants au quotidien, il cause de nombreux décès dans nos communautés », confie-t-elle. « Sachant cela, je ne peux pas rester chez moi sans rien faire. »
À plusieurs centaines de kilomètres à l’ouest, dans l’aire de santé de Kikumbi, en province du Kwilu, Luzamba May Bonard suit un rythme comparable. Enseignant du secondaire et président du comité de développement sanitaire de son aire de santé, il assume le rôle de RECO sans formation officielle et avec très peu de supports de communication. Pour outils : un mégaphone et ses propres mots.
« Nous serions ravis de disposer de supports de communication adaptés », explique-t-il. « Mais nous continuerons à faire avec ce que nous avons. »
Avant chaque session de vaccination, il fait du porte-à-porte pour recenser les enfants de moins de cinq ans. Mégaphone à la main, il mobilise les familles des aires de santé voisines pour qu’elles amènent leurs enfants se faire vacciner. Pendant la séance, il continue d’expliquer le fonctionnement du vaccin et de répondre aux questions. À la fin, il dresse la liste des absents et repart à leur recherche.
Un vaccin qui nécessite plus d’une visite
Le vaccin antipaludique, introduit en RDC en octobre 2024, se distingue des autres vaccins du calendrier infantile : il requiert quatre doses, la dernière étant administrée au cours de la deuxième année de vie de l’enfant. Maintenir l’engagement des familles jusqu’à la dernière dose, malgré les priorités du quotidien, les déplacements saisonniers, les rumeurs et la défiance vis-à-vis de la vaccination, constitue l’un des principaux défis de ce déploiement.
Une enquête sur les connaissances, attitudes et pratiques menée en 2024 par PATH et le ministère de la Santé publique, de l’Hygiène et de la Prévoyance sociale (MSPHPS) a révélé que seule la moitié des parents et gardiens d’enfants interrogés comprenait correctement le schéma à quatre doses, et que près d’un tiers d’entre eux redoutait la désapprobation de leur communauté en cas de vaccination.
Des RECO comme Josée et Luzamba font le pont entre le système de santé et les familles. Ils interviennent là où la confiance se construit : sur le pas des portes, dans les marchés, aux abords des écoles.
Josée Kasawu, RECO, Centre de santé Barrière, antenne du PEV de Kenge, province du Kwango. Crédit : PATH.
L’importance des relations personnelles
Au-delà du manque d’outils et de formation adéquate, les RECO se heurtent souvent à des résistances tenaces. Au Kwango, Josée intervient auprès de communautés où plusieurs groupes religieux rejettent les vaccins, qu’ils jugent incompatibles avec leur foi.
« La majorité des refus que nous essuyons sont liés à des convictions religieuses », indique-t-elle.
Au Kwilu, Luzamba fait face à des hésitations comparables, alimentées par les rumeurs qui circulent dans les forums en ligne et de bouche à oreille.
Tous deux ont appris que la réponse la plus efficace à la résistance n’est pas l’argumentation, mais la simple présence. Josée se souvient d’avoir accompagné au centre de santé un enfant pris de convulsions, dont la mère s’estimait incapable de financer les soins.
« Grâce à mon intervention, l’enfant a été admis à l’hôpital et soigné », raconte-t-elle. « La gratitude que la mère m’a témoignée, voilà ce qui me motive. »
La démarche de Luzamba repose elle aussi sur le lien personnel. Avant chaque session, il ne se borne pas à recenser les enfants : il écoute les familles, prend note de leurs inquiétudes et assure le suivi.
« Après les sessions, nous établissons la liste des enfants à suivre afin de limiter les abandons », ajoute-t-il.
Un système fondé sur le bénévolat — et ses limites
À bien des égards, Josée et Luzamba incarnent ce que le système de santé communautaire est censé être. La RDC compte plus de 520 000 relais communautaires, organisés en cellules d’animation communautaire (CAC) — des structures de coordination au niveau du village et de la zone de santé. Ce réseau forme une infrastructure cohérente : les RECO doivent être formés et encadrés par le personnel des centres de santé, reliés aux systèmes d’orientation, et chargés de faire remonter les données par le système national d’information sanitaire.
En tant que président du comité de développement de son aire de santé, Luzamba occupe un poste de coordination officiel au sein de cette structure. Son rôle dans le suivi des enfants et la compilation des listes constitue une fonction reconnue par la stratégie nationale de santé communautaire.
Le système est pourtant largement sous-financé. Selon la Feuille de route nationale pour la santé communautaire de 2021, établie par le Community Health Delivery Partnership, la mise en œuvre de cette stratégie représente un coût annuel d’environ 47,5 millions de dollars. Or, cette même année, seuls 19 % de ce montant étaient couverts par les engagements des bailleurs, laissant un déficit de plus de 38 millions de dollars.
Cette insuffisance se traduit par une forte dépendance au bénévolat — un modèle dont la fragilité est nationalement reconnue, notamment en raison d’un taux de rotation élevé. Si la stabilisation des effectifs communautaires figure parmi les priorités du gouvernement, les ressources nécessaires n’ont pas encore été mobilisées. Dans ce contexte, les zones de santé restent largement tributaires d’initiatives ponctuelles portées par les partenaires du MSHPS.
“Je travaille avec des jeunes tous les jours. Je vois l’impact de la maladie sur l’avenir d’un enfant. La vaccination fait partie de cet avenir.”— Luzamba May Bonard, RECO, Centre de santé de Kikumbi
Ce que le soutien apporte — et ce qui manque encore
PATH apporte une assistance technique au MSHPS pour le déploiement du vaccin antipaludique dans 23 des 26 provinces du pays. Ce soutien inclut la présence d’agents de terrain dans trois provinces, mobilisés sur la coordination, la qualité des données, la chaîne d’approvisionnement et la promotion de la demande au sein des communautés. Au niveau communautaire, PATH assure un accompagnement quotidien des équipes et met à disposition des partenaires locaux des supports de communication adaptés au contexte et à la langue d’usage. Là où ce soutien s’est installé, les premiers résultats sont visibles.
Au Kwilu, un centre de santé géré par la Communauté baptiste du Congo (CBCO) à Bandundu figure parmi les plus performants en matière de couverture vaccinale antipaludique. Sous l’impulsion de l’agent de terrain de PATH, son équipe a adopté des pratiques simples : rappeler aux gardiens d’enfants le prochain rendez-vous à la fin de chaque session, envoyer des messages de relance la veille au soir, et travailler de concert avec les RECO et d’autres membres de la communauté pour identifier et visiter les enfants en retard de vaccination. L’analyse du registre de vaccination permet de suivre l’observance des rendez-vous en temps quasi réel et de réagir dès qu’un enfant décroche.
Au Kwango, Patient Muyaya, infirmier coordonnateur des vaccinations dans un autre centre de santé de la CBCO à Kenge, décrit une dynamique comparable. Avec l’appui de PATH, son équipe a consolidé la gestion de la chaîne du froid, amélioré la remontée des données et mis en place des sessions de rattrapage systématiques pour les enfants ayant manqué une dose. Les efforts commencent à porter leurs fruits : les données du centre, issues du système national d’information sanitaire, montrent une baisse mesurable des cas de paludisme et d’anémie chez les enfants ces derniers mois.
La nécessité d’un effort collectif
Les enseignements tirés de provinces comme le Kwango et le Kwilu confirment la valeur d’une réponse coordonnée et pluri-acteurs face aux freins à l’adoption du vaccin — d’autant plus lorsque le schéma vaccinal comprend plusieurs doses. L’intégration d’acteurs de proximité comme les RECO dans les formations, et la mise à leur disposition d’outils simples, peuvent contribuer à lever les obstacles pratiques et logistiques, et à combler les déficits d’information et de confiance.
Le déploiement du vaccin antipaludique en RDC est l’une des entreprises de santé publique les plus ambitieuses qu’ait connues le pays ces dernières années. Il vise à vacciner 4,8 millions d’enfants âgés de 6 à 23 mois, et exige une adhésion soutenue au schéma à quatre doses dans certains des environnements opérationnels les plus complexes au monde.
Les autorités congolaises reconnaissent que la pérennité du système de santé communautaire dépendra de la capacité à combler l’écart entre les missions confiées aux RECO et les moyens mis à leur disposition. Elles saluent aussi le travail déjà accompli par des hommes et des femmes qui se présentent, pour seul équipement, avec un mégaphone, un carnet de notes payé de leur poche et la conviction que leurs efforts comptent.
Lors d’une cérémonie récente organisée en l’honneur des RECO et de certains de leurs partenaires, le chef de la Division provinciale de la santé du Kwilu, le Dr Jean-Paul Matela, a souligné leur rôle dans la recherche des enfants non vaccinés : « Ceux qui ne venaient pas se faire vacciner sont revenus », a-t-il déclaré. « Ceux qui avaient abandonné la vaccination ont été réintégrés. »
Quand il s’agit d’assurer un suivi régulier auprès des familles vivant dans des zones de santé exposées aux inondations, d’écouter un père qui exprime des réserves pour des raisons religieuses, ou de relancer plusieurs fois une mère dont l’enfant n’a pas reçu la troisième dose, des visages familiers comme ceux de Josée et de Luzamba sont irremplaçables. Des outils mieux adaptés, accompagnés d’explications claires sur la vaccination, ne feraient qu’amplifier leur impact.
Pour Luzamba, la motivation reste indissociable de son métier d’enseignant. « Je travaille avec des jeunes tous les jours », conclut-il. « Je vois l’impact de la maladie sur l’avenir d’un enfant. La vaccination fait partie de cet avenir. »
PATH apporte une assistance technique au ministère de la Santé, de l’Hygiène et de la Prévoyance sociale de la RDC pour le déploiement du vaccin antipaludique, avec le soutien financier de GiveWell et de Gavi, l’Alliance du Vaccin. Dans les provinces du Kwilu et du Kwango, l’appui de terrain s’inscrit dans le modèle des antennes de PATH, en lien avec les équipes sanitaires provinciales, des antennes et des districts, les relais communautaires, les partenaires non traditionnels, les clubs de jeunes et d’autres organisations locales partenaires.