Le paludisme reste l’une des principales causes de consultation et de décès chez les enfants de moins de cinq ans en République démocratique du Congo. Le pays a commencé à administrer le vaccin antipaludique en octobre 2024, comme un outil supplémentaire de lutte contre la maladie. L'introduction du vaccin a démarré par le Kongo Central, qui fait partie des dix provinces où le taux d’endémicité du paludisme est le plus élevé. Aujourd’hui, le déploiement du vaccin couvre 23 des 26 provinces du pays, et plus de 700 000 enfants ont reçu leur quatrième et dernière dose entre juin 2025 et août 2026.
En septembre 2026, des responsables de la santé des niveaux national, provincial et local se sont réunis avec leurs partenaires pour faire le bilan des deux premières années du déploiement du vaccin au Kongo Central. Ils ont constaté que, si les parents ont largement accepté le vaccin, compléter le calendrier reste un obstacle pour beaucoup d’enfants. La bonne nouvelle, c’est que les efforts ciblés semblent porter leurs fruits.
Ci-dessous, trois témoignages personnels, chacun illustrant une étape différente du parcours qui mène un enfant au terme du calendrier du vaccin antipaludique.
- À Nkandu, dans la zone de santé de Kisantu, Shaloom Mbala Masonga et Thérèse Wezali Lundolaka, parents de Bienheureuse, ont veillé à ce que leur fille de 30 mois reçoive les quatre doses du vaccin antipaludique. Cette protection a apporté un changement bienvenu : avant l’arrivée du vaccin, ils devaient souvent conduire son grand frère à l’hôpital pour le faire soigner contre le paludisme. Lire la suite.
- Des relais communautaires comme Fidèle Kapesa Pasi ont fait connaître le vaccin à la famille. En rendant visite aux familles à domicile, les relais peuvent répondre à leurs questions et les encourager à faire recevoir aux enfants éligibles les quatre doses du vaccin. Lire la suite.
- Le Dr Bonheur Nestor Tshiteku, chef de la Division Provinciale de la Santé, a piloté le déploiement dans les 31 zones de santé de la province. En mobilisant les relais communautaires et les autres acteurs de la promotion de la demande pour sensibiliser la population, il a établi un lien essentiel avec les familles. L’une de ses principales leçons pour l’introduction de vaccins consiste à donner aux gens la bonne information, afin qu’ils puissent prendre des décisions éclairées en matière de vaccination. Lire la suite.
Lus ensemble, les entretiens décrivent la même chaîne depuis chacune de ses extrémités. Tous trois présentent la vaccination comme un acte d’amour et de responsabilité parentale.
Une famille, quatre doses contre le paludisme
« Depuis qu’elle est vaccinée, nous avons l’esprit tranquille à la maison. »
À Nkandu, dans la zone de santé de Kisantu, Shaloom Mbala Masonga et Thérèse Wezali Lundolaka ont veillé à ce que leur fille, Bienheureuse, reçoive les quatre doses du vaccin contre le paludisme, administré entre six et 24 mois en République démocratique du Congo. Pour ce couple, la détermination à compléter le calendrier vaccinal est née d’une épreuve familiale : avant l’arrivée du vaccin, leur fils aîné avait beaucoup souffert du paludisme. Les parents reviennent sur cette expérience et sur leur décision d’emmener leur cadette recevoir les quatre doses du vaccin antipaludique.
Qu’est-ce qui vous a poussés à faire vacciner Bienheureuse contre le paludisme ?
Shaloom : La faire vacciner allait de soi ; c’est venu tout naturellement. Son grand frère nous a fait beaucoup souffrir à cause du paludisme. Nous devions l’emmener très souvent à l’hôpital, pour des fièvres, parfois pour des perfusions ou une transfusion. Alors, quand nous avons appris que le vaccin contre le paludisme était arrivé, nous étions très contents. Nous l’avons amenée pour qu’elle reçoive ses quatre doses.
Thérèse : Grâce à la vaccination, nous avons vu une vraie différence par rapport à son grand frère : elle ne nous a pas fait vivre la même chose. Pour elle, nous ne dépensons que pour les soins dont elle a besoin ; la vaccination contre le paludisme nous a permis de faire beaucoup d’économies.
Comment décririez-vous aujourd’hui la santé et le développement de Bienheureuse ?
Shaloom : Elle n’a absolument aucun problème. C’est une petite fille adorable et joyeuse. Depuis qu’elle est complètement vaccinée, nous avons l’esprit tranquille à la maison.
Thérèse : Elle a deux ans et demi ; elle grandit bien. Elle est forte et courageuse.
Vous avez assisté aux séances de vaccination de votre fille. Qu’est-ce qui vous a motivé à être présent ?
Shaloom : J’ai assisté à la plupart de ses séances de vaccination, pas à toutes, mais à la plupart. C’est quelque chose que nous suivions de près, pour nous assurer que tout se passait bien. Un enfant n’appartient pas qu’à la mère ; il appartient aussi au père. Nous, les pères, devons soutenir les mères pour faire vacciner l’enfant. Ce n’est pas seulement à la mère de l’emmener : c’est aussi mon devoir, en tant que père, d’accompagner ma fille, ou ma femme, au centre de santé.
Par qui avez-vous entendu parler du vaccin contre le paludisme ?
Shaloom : Nous en avons entendu parler par les relais communautaires. Ce sont eux qui font passer le message ; c’est comme ça que nous l’avons appris.
À quels âges Bienheureuse a-t-elle reçu ses 4 doses ?
Shaloom : Elle a reçu la première dose à 6 mois ; la deuxième, à 7 mois ; la troisième, à 12 mois ; et la dernière, à 24 mois. L’intervalle entre la deuxième et la troisième dose correspondait au rendez-vous que le centre de santé nous avait donné ; nous avons simplement suivi le calendrier qu’on nous avait indiqué.
Outre la vaccination, quelles autres mesures prenez-vous pour protéger votre foyer contre le paludisme ?
Thérèse : Nous dormons sous moustiquaire chaque nuit pour qu’aucun de nous ne se fasse piquer, ni les enfants, ni la mère, ni le père. Nous utilisons aussi des médicaments antipaludiques, et nous gardons notre cour propre.
Que diriez-vous aux mères qui s’arrêtent après la première ou la deuxième dose ?
Thérèse : Il faut suivre les séances de vaccination jusqu’au bout, pour que le paludisme ne puisse pas attaquer l’enfant. Nous partageons nos expériences avec d’autres mères. Certaines refusent parce qu’elles ont peur que le vaccin rende leurs enfants malades. Mais notre enfant ne tombe pas malade, contrairement à son frère, qui n’a pas eu cette chance.
“Nous, les pères, devons soutenir les mères pour faire vacciner l’enfant. Ce n’est pas seulement à la mère de l’emmener : c’est aussi mon devoir, en tant que père, d’accompagner ma fille, ou ma femme, au centre de santé.”— Shaloom Mbala Masonga, un père de famille résidant en RDC
Les relais communautaires aident les familles à respecter le calendrier vaccinal
« Faire vacciner son enfant, c’est aimer son enfant. »
En République Démocratique du Congo, la sensibilisation pour l’achèvement des calendriers vaccinaux repose en grande partie sur le travail de terrain des relais communautaires (RECO), qui assurent au quotidien le lien entre les centres de santé et les ménages. Dans l’aire de santé de Nzeza-Nlandu, à Kisantu, Fidèle Kapesa Pasi est en première ligne de cet effort. Il évoque son rôle auprès des familles, à qui il rappelle les vaccinations prévues, dont les quatre doses requises du vaccin antipaludique, ainsi que son approche du dialogue communautaire et ce qu’il observe aujourd’hui dans la communauté.
Quel est votre rôle précis pour promouvoir l’importante d’avoir des enfants complètement vaccinés ?
Je suis un pont entre les formations sanitaires et la communauté. Nous travaillons dans la communauté, en parlant aux parents et en les informant pour qu’ils amènent leurs enfants au site de vaccination. Les vaccins protègent les enfants contre certaines infections, dont le paludisme.
Quelles activités menez-vous pour mobiliser les familles ?
Nous faisons surtout des visites à domicile. Le centre de santé nous remet une liste des enfants qui ont manqué leur rendez-vous et qu’il faut retrouver. Nous rendons visite à ces familles et parlons aux parents de l’importance de respecter le calendrier vaccinal. Nous prenons tout le temps nécessaire pour répondre à toutes les questions et rassurer les parents, souvent les mères. Nous rendons aussi visite aux familles qui ont des enfants en âge d’être vaccinés contre le paludisme dans la zone qui nous est attribuée.
Quels messages fonctionnent le mieux dans votre communauté ?
Il y a beaucoup de messages, mais nous demandons souvent aux parents de faire vacciner leurs enfants, parce qu’aimer son enfant, c’est le faire vacciner. Nous leur disons qu’un vrai parent amène son enfant au site de vaccination, parce que les vaccins ralentissent la propagation des infections.
Comment faites-vous face aux réticences des parents ? Avez-vous des exemples ?
En tant que RECO, mon objectif est d’abord de faire changer le comportement des parents, parce que certains ne comprennent pas tout à fait le calendrier vaccinal et ont davantage tendance à croire les rumeurs et les fausses informations.
Je compare généralement un enfant vacciné selon le calendrier avec un enfant non vacciné ou sous-vacciné. Un enfant qui a suivi le calendrier normal (du vaccin antipaludique) – première dose à six mois, deuxième à sept, troisième à huit et quatrième à 15 mois, après une période de repos – n’aura généralement pas beaucoup de problèmes. Il peut encore attraper le paludisme, mais pas au point de nécessiter une transfusion. En revanche, un enfant non vacciné se retrouve souvent au centre de santé avec le paludisme et a parfois besoin d’une transfusion.
Depuis l’introduction du vaccin antipaludique dans le système de vaccination de routine, ces cas sont devenus rares dans nos centres de santé, presque inexistants. Ce vaccin a clairement un effet. Nous voyons encore surtout des parents d’enfants sous-vaccinés ou non vaccinés confrontés au paludisme.
Avec qui collaborez-vous, et comment ?
Nous travaillons avec d’autres RECO et partenaires non traditionnels de la vaccination, les formations sanitaires et des partenaires d’assistance technique, comme PATH. Dans notre aire de santé, nous avons une réunion le 28 de chaque mois. C’est l’occasion de séances d’information et d’échanges. L’infirmier titulaire fait aussi le point avec nous sur les vaccinations. La zone de santé nous appuie également par des formations.
Avez-vous constaté une hausse de la demande de vaccination contre le paludisme dans votre zone de santé ?
Oui. Les parents comprennent l’importance du vaccin antipaludique, donc la demande est forte. Certains refusent encore d’autres vaccins, mais ils s’inquiètent si leurs enfants ne reçoivent pas celui-ci ou la chimioprophylaxie. Lors de nos visites à domicile, ils nous demandent : « À quand la prochaine séance de vaccination ? »
Aucune des familles que nous avons sensibilisées lors des visites à domicile et dont les enfants ont été vaccinés n’a eu d’enfant transfusé ou hospitalisé pour être traité contre le paludisme. Ces familles ont suivi le calendrier vaccinal normal, avec les quatre doses.
Odile, relais communautaire, anime une causerie éducative avec les femmes au centre de santé Kandu, dans l’aire de santé de Kandu, zone de santé de Kisantu, au Kongo Central, avant la séance de vaccination contre le paludisme. Crédit : PATH/Gloddy Tabende
Vaccin antipaludique : au Kongo Central, la Division provinciale de la santé associe les communautés
« Ce que tu fais pour moi, sans moi, tu le fais contre moi. »
Pour les autorités sanitaires de la République démocratique du Congo, amener les familles à adopter un calendrier vaccinal plus long a constitué un défi majeur. Le Dr Bonheur Nestor Tshiteku, chef de la Division provinciale de la santé du Kongo Central, a été en première ligne du déploiement du vaccin antipaludique, qui a été introduit en RDC dans sa province en 2024. Il revient sur les leçons tirées de ces deux dernières années.
Pouvez-vous nous parler de l’introduction du vaccin antipaludique et de son impact sur la vaccination ?
Le vaccin antipaludique a été introduit au Kongo Central en octobre 2024, dans la zone de santé de Mbanza-Ngungu. Son déploiement s’est ensuite étendu progressivement à l’ensemble de nos 31 zones de santé.
Nous avons commencé par former l’équipe cadre de la Division provinciale de la santé (DPS), qui a ensuite formé les équipes cadres des zones de santé, lesquelles ont, à leur tour, été chargées de former les prestataires des centres de santé. La DPS a mis en place des mécanismes de suivi, avec des visites de supervision pour appuyer les prestataires et s’assurer que la vaccination contre le paludisme se déroulait bien dans les différentes formations sanitaires.
C’était un changement important : avec l’ancien calendrier vaccinal, un enfant amené à trois mois et demi devait attendre l’âge de neuf mois pour recevoir le vaccin rougeole-rubéole. Avec le nouveau vaccin, l’enfant doit désormais être amené dès six mois pour recevoir sa première dose de vaccin contre le paludisme.
Nous nous sommes rendu compte que la population manquait d’informations. Nous avons aussi constaté que la formation avait surtout touché les agents de santé des centres qui avaient été les premiers à introduire le vaccin. Cela excluait ceux de ce que l’on pourrait appeler les centres secondaires. Nous avons donc réuni tous ces prestataires au niveau de la zone de santé, lors des réunions de monitorage, pour les informer. Nous avons également sollicité l’appui des médias et des relais communautaires pour diffuser le message, afin que toute la population soit informée et que les parents et gardiens d’enfants sachent qu’ils devaient amener leurs enfants recevoir le vaccin en quatre doses, dès l’âge de six mois.
Cela nous a permis de renforcer l’introduction du vaccin dans toute la province et de faire savoir qu’il était disponible dans nos formations sanitaires. Nous organisons aussi, pour un suivi rapproché, des ateliers trimestriels de validation des données, qui nous aident à améliorer à la fois la qualité et la complétude de nos données.
“C’était un vaccin que la population attendait avec impatience.”— Dr Bonheur Nestor Tshiteku
Comment décririez-vous aujourd’hui l’attitude de la population à l’égard du vaccin antipaludique ?
C’était un vaccin que la population attendait avec impatience. Quand on amène des enfants dans nos centres de santé ou nos hôpitaux, la première maladie que l’on suspecte, et que l’on traite, c’est le paludisme. Les parents et la communauté ont donc accueilli ce vaccin très chaleureusement. Certains adultes nous ont même demandé s’il existait aussi un vaccin contre le paludisme pour eux.
Le vrai défi était surtout le manque d’information : il fallait que la communauté sache qu’un nouveau vaccin existait et que nos enfants devaient en recevoir quatre doses, à partir de six mois. L’accueil a été bon dès le départ et, au lancement, il y a eu un réel engouement sur presque tous les sites de vaccination.
En tant que premier chef de division provincial à avoir introduit le vaccin antipaludique en RDC, quelle est la principale leçon que vous souhaiteriez partager, notamment pour l’introduction d’autres vaccins ?
La première leçon, c’est qu’il faut d’abord donner la bonne information aux gens. Quand un nouveau vaccin arrive, la population doit en être informée. Comme le dit l’adage : « Ce que tu fais pour moi, sans moi, tu le fais contre moi. » Informer toute la population de l’existence d’un nouveau vaccin permet de prévenir les résistances et de renforcer la confiance.
La deuxième leçon concerne l’offre de services : quand on introduit un nouveau vaccin, il ne faut pas concentrer la formation uniquement sur les prestataires des premiers centres de santé. Dans chaque aire de santé, il n’y a pas qu’une seule formation sanitaire qui vaccine ; il y en a beaucoup d’autres. Pour améliorer les performances et la qualité des données, la formation doit aussi toucher les prestataires des autres formations sanitaires qui vaccinent.
Trois types d’action sont essentiels : la supervision des équipes cadres des zones de santé ; la supervision des prestataires des centres de santé, y compris par des visites de terrain pendant les séances de vaccination ; et l’organisation d’ateliers de validation des données. Ces ateliers nous permettent de trianguler les données : ce qui est enregistré dans le DHIS2 correspond-il aux outils utilisés sur le terrain ? Correspond-il au nombre d’enfants vaccinés ? Correspond-il au nombre de vaccins utilisés ? C’est ainsi que nous pouvons corriger les données et en garantir la qualité.
Deux ans après l’introduction du vaccin antipaludique, quel impact avez-vous observé dans votre province ?
Nous ne pouvons pas affirmer que le vaccin explique à lui seul la baisse de l’incidence et de la mortalité – il faudrait pour cela des études spécifiques. D’autres interventions ont aussi été introduites dans certaines zones de santé, comme les moustiquaires imprégnées d’insecticide à longue durée d’action ou la chimio prévention du paludisme saisonnier.
Mais depuis que nous suivons les données à partir de l’introduction du vaccin antipaludique, nous constatons qu’il a contribué de façon notable à faire baisser à la fois le taux d’incidence et le taux de mortalité, en particulier chez les enfants de zéro à 59 mois. C’est un résultat très important pour notre province : le Kongo Central fait partie des dix provinces où le taux d’endémicité du paludisme est le plus élevé du pays. Aujourd’hui, nous observons déjà une baisse du taux d’incidence comme du taux de mortalité – et ce vaccin y est pour quelque chose.
Souhaitez-vous ajouter quelque chose ?
Oui, je voudrais insister sur l’importance d’informer et de sensibiliser les parents. Aujourd’hui, le calendrier vaccinal dans son ensemble ne compte plus six rendez-vous, mais neuf. La vaccination n’est donc plus seulement l’affaire des mères ; c’est aussi l’affaire des pères. De manière générale, les parents doivent amener leurs enfants à chaque séance de vaccination prévue dans nos centres de santé.
Nous demandons aux parents d’amener tous leurs enfants âgés de zéro à 59 mois, pas seulement les nourrissons, car certains enfants doivent encore recevoir des doses supplémentaires, y compris pour d’autres vaccins. Il faut les emmener au centre de santé le plus proche pour qu’ils les reçoivent. Au fond, c’est cela qui montre notre amour pour nos enfants.